Ma pratique artistique est étroitement liée aux notions de mouvements et de changements. Minimes ou gigantesques, ils deviennent souvent des basculements : des basculements psychiques, sociétaux, familiaux, atmosphériques, émotionnels, physiques, climatiques.
Je m’intéresse aussi à la sensation qui précède la naissance de l’émotion : je m’installe, juste sous la peau, dans un moment normalement furtif et je le décortique. Il permet, je crois, d’ouvrir de nouveaux territoires ; il nous permet de redevenir un simple corps de passage, délesté de toutes les souffrances traumatiques, des injonctions et des violences de nos sociétés et de nos modernités.
Pour parler de cela, je peins et j’écris. Avant, je faisais de l’architecture aussi. De cet « avant », il reste le geste et le regard ; il reste la matière et la lumière ; il reste l’empreinte d’un processus ; il reste un objet fini : le livre ou le tableau.
Mon écriture, instinctive, concise, nerveuse, sans filtre, ne prend pas soin des lecteur·ices ; mes peintures viennent apporter de la nuance, de la lumière et de la légèreté. Elles permettent d’équilibrer mon propos. La sensorialité est un marqueur fort de mon écriture et de ma peinture.
Je réalise mes peintures à la gouache : c’est un médium que j’affectionne pour son rendu très mat ; il ne fige jamais, je peux le réactiver à l’infini. De plus, c’est une technique à l’eau qui me permet de travailler vite et dans l’inconfort. Je ressens une sensorialité dans cette matière que je travaille en couches sur chevalet. J’utilise aussi les encres acryliques pour explorer graphiquement la frontière entre un corps et son environnement.
Les paysages et les ciels, très présents dans mon travail, sont toujours des espaces et des lumières que j’ai traversés et qui m’ont traversée, que j’ai regardés et qui m’ont regardée. Je choisis des cadrages et des points de vue qui proposent de requestionner notre rapport à la nature et donc à notre nature. Je déforme peu, je trie, je simplifie, j’épure, je dilue, je fais un pas de côté et je transmets.
Dans l’apparente douceur de mes peintures, on peut sentir qu’il y a un empressement à vivre fort : les paysages et les corps sont en mouvement, souvent dans des courses effrénées, il y a urgence ! Et puis les corps se font attraper par un moment sublime ; quelque chose de plus grand que soi semble se rappeler à leur conscience. Entre plénitude, fascination et peur, les corps s’arrêtent. Ils respirent, ils se connectent à leurs sensations, ils se diluent dans leur environnement, ils vérifient qu’ils sont toujours vivants, ils regardent l’émotion passer et puis ils repartent en courant à la recherche de leur « Insoutenable légèreté de l’être »